Encore inconnu de la scène reggae il y a quelques mois, Takana Zion, chanteur guinéen, débarque en France pour une tournée en duo avec, à la basse, le maître de l'afro-dub: Manjul. Attendez-vous à entendre dans nos campagnes rugir ses féroces lyrics, car c'est sous fond de dancehall que cet artiste agé de 21 ans (et demi !) à peine nous livre son message et ses colères aussi bien en français qu'en anglais, aussi bien en malinké qu'en soussou. Avec l'atout d'une musique variée qui atteint même des accents soul, ce rasta incarne la jeune génération du reggae de l'Afrique noire francophone.

C'est là une interview/backstage enfumée et " tout en apesanteur " qui nous est offerte lors d'un concert dans l'Est parisien au cour de la tournée promotionnelle de son album " Zion prophet " finement sizzlé (vous chercherez le rapprochement !) sous la houlette de Mr Manjul.





Ton pseudonyme a-t-il une signification particulière ?

Yeh man, Takana en soussou ça veut dire: " la ville est détruite " ou " va détruire la ville " en fonction de la manière dont tu le prononces, selon que tu places l'accent sur la première syllabe ou la deuxième. Zion est un mot biblique qui désigne Sion ,la terre promise. Pour certain c'est Jérusalem, pour nous rastamen c'est Ethiopia, les origines du roi Salomon. Donc, cette destruction est une destruction spirituelle: un changement de mentalité et d'attitude par rapport à tout ce qui nous a été inculqué. Tout est là au fond de nous, on n'a pas besoin de chercher loin certaines choses. Après cette destruction là, Zion apparaîtra forcément, ainsi que la tranquillité, you see ?


Comment en es-tu venu au reggae ?

Le reggae me rappelle beaucoup ce qui se passe avec le rap. Je fais du dancehall aussi parce que ça se rapproche du rap. J'aime le style ragga aussi de Shabba Ranks ou Buju Banton. C'est une musique que j'écoutais beaucoup. J'aimais beaucoup les vibes jamaïquaines et notamment Bob Marley. J'ai essayé de comprendre ce qu'il disait dans sa musique, et quand j'ai compris ce qu'il disait grâce aux copies qu'on m'avait fait de ses disques, ça m'a donné envie d'apprendre l'anglais et de comprendre ce que Bob Marley véhiculait dans son message. Ce message m'a beaucoup touché et notamment dans " Get up stand up " avec Peter Tosh quand ils disent qu'on en a marre de votre jeu: " We're seek and tired of your easing kissing game to die and go to heaven in Jesus'name… ". On y comprend que Dieu tout puissant en Afrique est un homme vivant. Après beaucoup de méditation j'ai compris que le pouvoir de Dieu est en l'homme et que si l'homme ne s'identifie pas à Dieu et qu'il ne reconnaît pas son origine divine, il devient tout simplement esclave d'autrui. C'est ce cri de la liberté qui m'a donné envie de chanter. Le reggae a cette maturité spirituelle et j'ai constaté que ces îles caribéennes en savaient plus sur l'histoire de l'Afrique que nous africains qui sommes sur place. Le reggae a permis à ces gens là de trouver leur identité par rapport au monde blanc de Babylone. C'est le plus beau cadeau que la Jamaïque aie pu faire à l'humanité.


Quelles sont tes influences musicales, même si on les devine quelque peu ? Ta musique touche un peu tous les styles jusqu'à la soul avec le morceau Sweet words…

Ma musique est teintée de tout ce qui m'inspire. Tout ce qui vit m'inspire ; même dans le silence se dégage un bruit que n'importe quelle oreille ne peut entendre,sauf ceux qui sont très attentifs, you see ? Il faut être très sensible pour capter certains éléments qui viennent de l'extérieur et pouvoir les manifester comme tu les reçois. C'est pareil pour les prophètes, pour les artistes et les chanteurs. C'est comme ça que les révélations descendent, en fonction de la sensibilité des artistes, et qu'ils se dépassent de ce fait pour la création. Comme je suis quelque un de très ouvert, je veux que ma musique le soit aussi. La musique c'est la vie. Jah a crée le monde par la musique , c'est le premier langage de l'humanité, you know ? Ta musique reflète ta vie.


Quels sont les thèmes qui te sont chers et que tu abordes dans tes textes en soussou et en malinké ? J'ai constaté que la famille, ton pays et les femmes avaient une grande importance pour toi.

Dans un titre je parle de Babylone. Quand Babylone dit qu'elle peut nous aider, c'est du mensonge. Plusieurs fois nous avons été trompés. Des armes et des coups de la police qui nous brutalisent. Politiciens bombacloot, you know ? Il faut que les africains apprennent à compter sur eux même. C'est ça le secret. Jusqu'à présent on pense que l'aide viendra de l'extérieur, et moi j'en ai marre de ça. Si les européens en sont arrivés à ce stade là c'est à force de beaucoup de travail, même en faisant du mal aux autres. Je demande aux africains de compter sur eux-mêmes, et de s'identifier par leurs propres valeurs parce que jusque là nous sommes dans l'imitation . Et sur le plan spirituel et sur le plan politique. Je me bats aussi pour le rapatriement parce que je trouve que ces esclaves noirs qui ont été déportés aux Etats-Unis sont partis contre leur gré. Il est temps de s'occuper de l'homme noir en Afrique mais aussi en dehors. Des présidents conscients , révolutionnaires et panafricains comme Nkrumah ou Sékou Touré nous manquent vraiment. Certains ont tenté depuis, mais c'était juste sur le plan politique. Il faut prendre en compte aussi l'aspect spirituel, parce que les leaders religieux et politiques ont failli à leur mission car les enfants deviennent de plus en plus criminels, man. Et les jeunes filles de plus en plus sales dans leur comportement. C'est la faute de tous ces leaders. La politique et la religion sont les piliers de toute nation. Donc tu ne peux pas blâmer les jeunes. Le pouvoir est entre leurs mains aux jeunes. Tu ne peux pas leur dire d'aller voir tel prêtre ou tel Imam. Le travail est le secret pour que le peuple noir dans le monde entier s'unisse. Comme le disait Peter Tosh: " Où que tu soies, tu viens de l'Afrique… ". Notre mission c'est aussi de rétablir le trône de Sa Majesté Impériale, car lorsque l'on parle d'unité en Afrique on ne peut pas ne pas faire référence et ne pas suivre les enseignements d'Hailé Sélassié. L'Ethiopie est la fondation, c'est l'Est, là où le soleil se lève. Tous les enfants africains devraient parler l'amharique. Les éthiopiens ont leur bible, leur langue, leurs écritures, et sont indépendants depuis 4000 ans. On n'a pas besoin de chercher loin. L'Afrique c'est l'Ethiopie et l'Ethiopie c'est l'Afrique, la terre de ceux qui ont la peau brûlée.

Peut-il y avoir une unité avec tout ce qui se passe en ce moment au Kenya, au Tchad, en Somalie où le moindre conflit a tendance à se transformer en guerre tribale ?

Oui, je suis optimiste. C'est une période de tribulation. Avant que l'or ne brille il faut qu'il passe par le feu. L'Afrique a déjà connu la gloire et le travail, donc si tu peux avoir de l'expérience, vas-y en Afrique. Blackman est le premier sur la Terre. Toutes les autres races sont des mutations de la race noire, parce qu'il y a eu une période de glaciation sur la Terre. Il y a une seule race sur la Terre. Les arabes et les juifs sont des métisses. La fondation c'est l'Afrique. La manière dont l'homme était au début il sera ainsi à la fin.


Quel effet cela fait-il de recevoir un accueil aussi chaleureux du public français ?

A chaque fois que I and I s'est manifesté ici, que ce soit avec Tiken Jah Fakoly à l'Elysée Monmartre ou ailleurs, la vibe est bien passée. Ça fait chaud au cœur. Mon travail est de faire du bien aux gens, c'est ma mission confiée par Jah. Après, il y a des gens qui aiment, d'autres pas, c'est ainsi. Même Jah n'est pas aimé de tous. Je ne cherche pas à savoir qui m'aime et qui m'aime pas, je cherche à faire le travail qui est agréable aux yeux de notre Papa " Haile Sélassié ", tu vois? C'est ça ma mission. Je n'ai pas soif de gloire.


Pourquoi avoir choisi Manjul pour cet album ?

Ce n'est pas moi qui aie choisi Manjul, c'est Hailé Sélassié qui a choisi Manjul. Pour qu'on travaille ensemble. Quand je suis arrivé à Bamako la première fois ce n'était pas pour travailler avec Manjul, j'avais fait douze morceaux à Conakry. Mon manager a proposé mes morceaux à Tiken Jah qui m'a ensuite proposé de venir au Mali pour enregistrer. Manjul m'a beaucoup soutenu dans mon projet et dans les moments difficiles. La porte de son studio était toujours ouverte. C'est dans son studio que j'ai pu acquérir l'expérience que je n'avais pas en venant de Guinée. Tout ça m'a permis d'avancer. Il y a eu la première partie de Tiken en juin 2006 puis je suis retourné au Ghana pour étudier l'anglais et ensuite j'ai fait cet album avec Manjul. C'est Rastafari qui l'a voulu, parce que c'est quelque un qui est humble. Il a travaillé avec moi dans le respect mutuel, l'égalité et la justice, c'est de ça que je veux témoigner au monde entier. Même si notre souci c'est le peuple noir, nous ne sommes pas des racistes. On est humain et on défend l'amour.


Tu es jeune et combatif et je pense que tu as conscience de représenter la nouvelle génération du reggae africain (après Alpha, Tiken, Seny, Beta…), déjà en te démarquant par ton style moins roots, donc plus jeune, et essentiellement dancehall, auquel nous n'étions pas encore habitué en provenance de ce continent. Si tu avais un combat à mener, ce serait pour quelle cause ou contre quoi ?

Si j'ai un combat à mener man, c'est celui de l'égalité et de la justice. C'est ainsi qu'il y aura la paix parce que nous, on ne demande rien à l'Europe, si ce n'est pas la justice et l'égalité. " Ils " amènent leurs trucs ici en Afrique comme ils veulent , mais il faut que " nous " nous amenions nos trucs comme nous le voulons. Ils viennent chez nous comme ils veulent; il faut que nous puissions aller où nous voulons. Ils y a beaucoup de gens chez nous qui ont les moyens de se payer un billet pour aller en vacances aux U.S ou à Paris et on ne leur donne pas de visa tout simplement parce qu'ils sont blacks. C'est du racisme, une réalité que les gens ne reconnaissent pas. I and I réclame l'égalité et la justice , c'est tout ce que nous demandons. L'africain doit compter sur lui-même car la propagande a été faite de telle sorte que le noir n'a plus confiance en lui. Il faut ôter ça de notre tête, tout comme nos programmes éducatifs qui doivent être écrits par nous même. Tellement de choses ont été falsifiées dans l'histoire qui m'ont choqué.

Peux-tu nous citer une référence pour toi en matière de reggae hexagonal ?

Je ne connais pas trop les groupes français mais je citerais Sinsemillia. Ou Pierpoljak, big up, yes man, big up ! Parce qu'il m'a fait jouer dans beaucoup de concerts . J'ai beaucoup de respect pour ce monsieur parce qu'il est sincère avec moi. Je l'ai connu grâce à Didier (son tromboniste/trompettiste également et celui de Tiken). Donc Big up à lui vraiment.



Propos recueillis le 01.02.08 par Stéphane " Nattyheart".

Remerciements et greetin's à Nico, Romain et Jérome de MAKASOUND.