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Peux-tu revenir sur l'histoire du label… ?
Le label est né des soirées Dub Action qu'on a commencé à organiser en 1995.
En France malheureusement ça n'existait pas vraiment, la scène qui commençait à se faire
n'était vraiment qu'à ses débuts.C'était plutôt underground. Et puis il y a un engouement
médiatique, en 97-98, avec tout ce qui est Massive Attack, Horace Andy, des choses comme
ça qui ont un peu cartonné…Vu le succès naissant des soirées, on s'est dit pourquoi pas
essayer de faire jouer un peu toute la scène européenne, The Disciples, Aba Shanti, Iration Steppa,
tous ces gens-là ? Donc il y pas mal de gros médias qui se sont intéressés à nos soirées parce que
c'étaient les seules dans ce style là. Le dub ça rassemble plusieurs tribus, que ce soit dans le coté
plus technoïde, plus électro de la chose, plus reggae roots, ou plus rock'n'roll ... Du coup il y a eu
des articles dans Libération, Le Monde, l'Evènement du jeudi, l'Express… On a vraiment un très gros dossier
de presse [rires] ! Ça nous a fait passer d'une petite salle genre le Glaz'art à l'Elysée Montmartre directement.
On faisait jouer Dub Syndicate ou les japonais d'Audio Active, c'était souvent la première fois qu'ils venaient en
France. Mais bon on se rendait compte qu'au niveau discographique il ne se passait toujours rien, il n'y avait aucune
distrib', tous ces artistes qu'on faisait passer n'étaient pas dans les bacs, ou en import à des prix exorbitants, donc on
s'est dit " on va essayer de monter un petit label ". On était proches de gens comme Treponem Pal, et on a commencé par faire
des maxis, en 97. Puis on en a enchaînés plusieurs, notamment avec DubWiser, petit à petit on s'est implanté. C'était il y a
une dizaine d'années maintenant, on a fêté nos 10 ans là, notre 28ème sortie d'album et on a fait 5 vinyles pour l'instant.
Quand vous vous êtes lancés, vous avez ressenti à ce moment précis que le public serait réceptif ?
Non parce que c'est pas une musique qui est commerciale en soi, même si le grand public écoute du dub sans le savoir…
C'est une scène qui est minuscule, nous on peut pas dire qu'on a un artiste phare, on n'a jamais cartonné,
on cartonnera jamais je pense. En fait c'est un public assez constant en ce qui concerne l'électro-dub,
mais depuis 2-3 ans il y a un renouveau du public au niveau sound system anglais, et on draine de plus en plus de public.
Mais la crise étant passée par là en fait c'est très dur de savoir si on a augmenté nos auditeurs. On se fait télécharger
à mort donc ça nous a porté un gros coup : on était plusieurs à en vivre il y a encore 3 ans, maintenant il n'y a plus que
moi. Encore nous on a la chance de survivre, mais j'ai beaucoup de camarades qui ont été obligés d'arrêter de produire des
disques et des artistes, et de reprendre une activité normale.
Comme Blue Moon qui a fermé cet hiver …
Ça va dans tous les sens, que ça soit les distributeurs, les disquaires…mais bon les magasins ça va faire
20 ans qu'ils disparaissent de toute façon, c'est déjà plus ancien. Mais effectivement au niveau labels, distributeurs,
même les artistes. Donc malheureusement ce coté téléchargement… Effectivement au niveau des artistes et du live, il y a de
plus en plus de monde dans les concerts, mais c'est pas pour ça qu'on vend plus de disques. Il y a un décalage. Télécharger
un petit groupe, que ce soit dans le dub ou dans tous les autres styles, au bout d'un moment le groupe en question ou le
label disparaîtra. Du coup il y aura moins d'artistes qui proposeront leur musique, ça sera moins bien pour tout le monde,
même pour le public. Dans 10-15 ans on va voir qu'il y aura beaucoup moins d'artistes. Même si d'un autre côté Internet et
Myspace ça permet aussi de voir d'autres trucs émerger, c'est un tel foutoir que…on sait pas entre le professionnel et l'amateur…
Il y aura toujours besoin de structures je pense, que ça soit des labels ou d'autres, qui professionnalisent un peu la chose, fassent l
'interface entre le public et les artistes.
La production d'artistes est-elle une activité suffisante pour faire tourner le label ?
Non, on est obligés de faire plusieurs choses, du booking, des disques, des soirées, de vendre nos disques sur des stands.
C'est de l'artisanat, un travail de fourmi qui est indispensable. Internet aussi est super important. On a de la chance depuis le
début de vendre à l'international et en France. On vend moins de disques en France depuis 3-4 ans, mais on en vend plus à l'international,
donc ça rééquilibre un peu. Je pense qu'on survivra toujours vu la passion qui nous anime. Mais c'est vrai qu'il y a des moments plus durs
que d'autres. On a pleins de projets mais on est un peu bloqués par ce manque de trésorerie. On fait aussi de la promo, sur un projet qui
s'appelle Jamika, sur la promo du Télérama Dub Festival, on faisait la promo d'Asian Dub Foundation avant, ou Adrian Sherwood sur Real World,
Sergent Garcia… Mais malheureusement même les majors ou les labels manquent de thunes en ce moment et du coup il ya moins de budget pour la promo,
pour nous aussi, pour tout le monde. Heureusement qu'on a des activités vraiment variées pour pouvoir survivre. On a toujours fait ça tu vois,
on s'est toujours occupé de tout nous même pour dépendre de personne. Donc on est assez mobiles et réactifs, depuis pas mal d'années.
Tu parlais de cette passion qui vous anime…donc justement, pourquoi le dub ?
Ca vient des musiques dont on est fans à la base. On vient de cet espèce de punky reggae party, avec la scène punk anglaise de la fin des 70's, et le côté plus reggae roots jamaïquain qu'on adore aussi depuis très longtemps. On on a toujours kiffé le dub en général, que ce soit le côté sound system vraiment roots, on est plutôt proche de la scène anglaise on va dire, mais nos bases c'est quand même Lee Perry, King Tubby. Et on a toujours été fans aussi du côté plus speed de la chose, plus rock'n'roll, c'est pour ça qu'on a kiffé des les Clashes ou les Ruts, des groupes comme ça qui ont mis du dub dans leur punk. Ça fait une espèce de collision entre ces deux mondes, comme les soirées en Angleterre à la fin des 70's où t'avais des punks et des rastas qui dansaient sur la même piste. Il y avait cet esprit libertaire dans le punk, tout le monde prenait un instrument et pouvait faire son groupe, aller faire du live, délirer…Le dub c'est un peu ça. " do it yourself ". Dans les années 90's il y a eu une espèce de démocratisation de la technologie musicale, ce qui a permis de faire émerger pleins de gens qui avaient beaucoup d'idées. C'est vraiment une musique de feeling.
On est aussi fans de musiques un peu plus électroniques, et tout ça on le retrouve dans le dub. Et bien sûr cette basse qui te relie à la terre, ça a un aspect physique qu'il y a pas dans d'autres musiques.
Est-ce d'avantage la scène anglaise qui a introduit le dub en France, ou la scène jamaïquaine… ?
C'est difficile de dire, parce que ça vient à la fois des groupes reggae roots, qui en première parties avaient
des projets dubs ou en faisaient eux-mêmes au sein de leur live, et puis aussi par nos soirées ou quelques
émissions de radio des années 90's… C'est dur de dire vraiment, je pense que c'est vraiment la scène française
qui a été le moteur du développement du dub en France. C'est parce qu'il y a des gens qui ont découvert High Tone
ou Zenzile, qui ont peut-être été vers des choses un peu plus minimalistes, plus dancefloor sound system à l'anglaise.
D'où vient d'après toi cette évolution typiquement française du dub ?
Je pense que c'est le coté live qui a amené la chose, parce que ces groupes là viennent de groupes de reggae, de rock,
de punk ou de ska, voir un petit peu d'électro, mais tout ces groupes là étaient vraiment composé de plusieurs personnes.
Alors que les anglais ont toujours eu un peu plus ce coté plus sound system et plus mobile. Une ou deux personnes : un selecta,
un ou plusieurs MC, un mur de son, et le tour est joué. Donc c'est vraiment deux choses différentes.
C'est des gens comme Roots Man, Disciples ou Adrian Sherwood, qui ont permis de faire découvrir le dub digital en France.
Au début le dub live à la française et le dub digital anglais étaient souvent ensembles, maintenant il y a souvent des soirées un peu différentes.
Mais c'est clair que ces groupes là, High Tone, Zenzile, Kaly ont vraiment drainé derrière eux beaucoup de groupes.
Après il y a Brain Damage, les premiers à faire un peu ce système à l'anglaise avec un live machine et un bassiste, et pas de MC forcément,
Eux ont encore innové un peu en France, il ont été les premiers à faire ça, mais ça avait déjà été fait en Angleterre, qui eux même s'étaient
basés sur les punky reggae party fin 70's, qui eux même se sont basés sur les premiers tubes jamaïquains, donc tout ça c'est lié,
c'est en perpétuelle mutation.
Peut-on parler d'un dub français qui serait une nouvelle branche du dub à part entière,
une nouvelle époque du dub, ou est ce en voie de rester un phénomène très " national " ?
Disons que la scène est assez importante en France, un petit peu en Allemagne,
un petit peu dans les pays de l'Est, mais en Angleterre c'est inexistant. Faut savoir qu'on vend très peu de disques de groupes français en
Angleterre, parce que le dub est vraiment moins important en Angleterre qu'en France, en terme de public, de projets.
Tout le monde croit que c'est le paradis du dub, mais…
On peut parler un peu de french Dub, même les artistes anglais commencent à en parler.
Mais on rencontre toujours un peu de condescendance, comme quoi toute cette scène française
viendrait du dub anglais ou quoi…Et effectivement comme je l'ai dit tout à l'heure, les pro
jets français viennent de la scène anglaise pour l'inspiration, mais maintenant on n'a plus à
rougir de quoi que ce soit, nos projets tiennent aussi bien la route, si ce n'est pas mieux, q
ue la plupart des projets anglais. Petit à petit, on commence à avoir une reconnaissance.
Peut-on dire que le dub français a aujourd'hui pris son indépendance ?
Ouais, sans problème. C'est vrai que le statut d'intermittent ça aide aussi,
et en Angleterre il y a pas ça …On n'en est plus aux balbutiements au milieu des 90's
où on a eu tendance à faire ça un peu dans l'ombre des anglais, vraiment c'est plus le
cas. Il y a même des anglais qui remixent des projets français. Le Kanka qu'on a sorti,
il est joué par Iration Steppa ou d'autres gens, ce qui était pas forcément le cas avant.
Mais à l'inverse il y a des tas de fans français, qui sont fans d'High Tone ou de Zenzile,
et qui vont pas forcément aller s'intéresser aux projets anglais, qui sont un peu plus underground
ou un peu plus dancefloor. Il y en qui restent un peu bloqués sur le coté électro dub, qui tournent
sur les même groupes. Nous c'est pas notre cas, on est vraiment le cul entre deux chaises…[rires].
Propos recueilli par Aurélia
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